
Il y a quelque chose d’assez injuste dans la façon dont on traite l’anxiété. La tristesse a ses lettres de noblesse, la colère a enfin le droit d’exister depuis quelques années dans les discours sur la santé mentale. Mais l’anxiété, elle, reste souvent perçue comme un défaut de fabrication. Quelque chose qu’on devrait savoir gérer, ou mieux, ne pas avoir du tout.
Je vois beaucoup de personnes en séance qui me disent, presque en s’excusant : « Je sais que c’est stupide, mais je m’inquiète pour tout. » Ce n’est pas stupide. C’est même, à la base, un fonctionnement très intelligent.
Un système d’alerte
À quoi sert l’anxiété ?
D’un point de vue purement fonctionnel, l’anxiété est un système d’alerte. Elle repère une menace, réelle ou anticipée, et mobilise votre attention et votre énergie pour y faire face. Sans elle, on ne réviserait pas avant un examen, on ne vérifierait pas deux fois avant de traverser la route et on n’anticiperait aucune difficulté. C’est un mécanisme ancien, hérité, qui a longtemps servi la survie de l’espèce bien avant de servir notre quotidien de femmes et d’hommes modernes.
Le vrai sujet n’est donc pas « pourquoi ai-je de l’anxiété ? », mais plutôt : à partir de quel moment ce système d’alerte se dérègle-t-il, se déclenche-t-il trop souvent, trop fort, pour des menaces qui n’en sont pas vraiment ?
Le facteur central
L’intolérance à l’incertitude, la vraie clé du problème
Un chercheur québécois, Michel Dugas, travaille depuis les années 90 sur un facteur qu’il a identifié comme central dans les inquiétudes excessives : l’intolérance à l’incertitude. En clair, ce n’est pas tant le danger lui-même qui pose problème, mais le fait de ne pas savoir s’il va se produire.
Ses travaux montrent quelque chose d’assez frappant : deux personnes peuvent recevoir exactement la même information incertaine et réagir de façon complètement différente. Prenons l’exemple d’un examen médical de routine. L’une attend l’examen sans trop y penser. L’autre imagine déjà le pire scénario, cherche à se rassurer en boucle, vérifie et demande l’avis de dix personnes. Ce n’est pas une question de gravité de la situation. C’est une question de tolérance à ne pas savoir ce que cet examen va donner.
Et plus on cherche à éliminer cette incertitude en se rassurant, en vérifiant ou en anticipant tous les scénarios possibles, plus, paradoxalement, le cycle anxiété-ruminations revient vite et fort. Le soulagement est réel, mais de courte durée : le cerveau retient surtout que l’incertitude était dangereuse et qu’il fallait être rassuré·e pour la supporter. Le cycle se renforce de lui-même.
Penser sans avancer
Le piège de la rumination
C’est là que les ruminations entrent en jeu. On a l’impression, en tournant et retournant un problème dans sa tête, d’être en train de le résoudre. En réalité, la plupart du temps, on ne fait qu’analyser une situation qu’on ne peut de toute façon pas complètement contrôler, ce qui entretient l’anxiété plutôt que de l’apaiser. C’est un peu comme courir sur un tapis roulant en pensant avancer, sauf qu’en réalité on fait du sur-place.
Réapprendre à ne pas savoir
Comment sortir de ce cycle infernal ?
La meilleure façon de quitter ce cycle est d’apprendre à accueillir l’incertitude plutôt que de chercher à l’éliminer à tout prix. Accepter qu’on ne puisse pas tout anticiper, sans que cela devienne insupportable. Ce n’est pas un mantra à se répéter tous les matins devant la glace, mais un vrai travail qui donne des résultats mesurables : les protocoles construits autour de ce principe montrent des taux de rémission significatifs pour les inquiétudes excessives.
Cela passe par exemple par une exposition mesurée et encadrée à l’incertitude, en commençant par de petites choses du quotidien : attendre avant d’envoyer un message, aller à un rendez-vous sans connaître l’adresse exacte en avance, ou encore envoyer un mail sans se relire.
Et parfois, bouger peut aider. Une bonne partie de mon travail en accompagnement passe justement par le mouvement. Marcher ou courir aide à sortir du sur-mental, car le corps a souvent une meilleure capacité à désamorcer une boucle anxieuse que la tête qui l’a créée.



